Troisième d’une suite. The Anthropocene Strait (en anglais) a levé la carte des eaux. The Atasthalocene (en anglais) a donné son nom à la façon dont on y fait naufrage. Celui-ci parle du repas.
L’idée d’un seul homme. La ruse d’un seul homme, pour briser à jamais la loi de Zeus.
Nous vivions dans un monde de palais, de commerce et de langage… aveugles à sa beauté jusqu’au jour où nous l’avons brisé.
Ulysse
Dans l’Odyssée de Christopher Nolan, Athéna se présente à Ulysse sous les traits de sa propre prêtresse — une jeune Troyenne tombée au sac de la ville, dans cette nuit où dix années de haine accumulée se déversèrent tout entières. On décapita la statue de la déesse, et la jeune fille au même instant ; le visage qu’emprunte Athéna est donc celui-là même qui tomba avec le sien.1 Elle est sa déesse et elle est sa conscience, et le film a donné à cette conscience le corps d’une morte que l’habileté d’Ulysse avait tuée. L’idée du cheval de bois était de lui. La jeune fille en fut le prix. Dès lors, elle ne le quitte plus.
Homère n’a pas écrit cet homme-là. Son Ulysse est πολύτροπος, polytropos, aux mille tours — un homme que toute circonstance retourne, et qui retourne la circonstance. Tel est le premier trait que lui prête le poème, et toute la ruse occidentale s’y trouve déjà contenue. Nolan a distribué le rôle à contre-emploi, et il en est sorti un homme qui porte une charge morale, plus proche de la pénitence que de l’aventure. Dans le New York Times, ce mois-ci, Ezra Klein l’a dit exactement : l’Ulysse de Nolan « n’est pas un trickster. C’est un homme qui vit dans les ruines qu’ont faites des tricksters ».2 Premier tour de Nolan : prendre le trickster fondateur de l’Occident et lui ôter le tour.
L’homme aux mille tours
Un trickster — le fripon divin, le décepteur des ethnologues — brise ce dont son peuple dépend, et on le lui pardonne, parce que ce qu’il ouvre en brisant est aussi un don. Lewis Hyde lui assigne exactement cette fonction : mettre au jour et déranger ce sur quoi une culture repose. Son emblème est Loki, qui invente le filet de pêche et s’y fait prendre. Le tour réussit. La facture arrive d’un côté qu’il n’avait jamais songé à surveiller.
Il y a dix ans, deux chercheurs de l’Université d’Oxford — Thomas Thornton, anthropologue, et Yadvinder Malhi, spécialiste des écosystèmes — ont avancé que le trickster était le récit qui manquait à notre époque.3 Ils partaient de l’Anthropocène : la thèse selon laquelle l’activité humaine est devenue la force dominante qui façonne le système Terre — elle en altère le climat, la chimie de l’océan et la répartition du vivant assez profondément pour que l’histoire récente de la planète se lise comme notre ouvrage et non plus comme notre décor. Ils observaient que l’époque s’était déjà donné quatre récits, et que tous quatre, au fond, parlaient de la compétence humaine.
Les voici :
- La jérémiade morale — la catastrophe vient, nous l’avons attirée sur nous par une croissance rapace, et seul le repentir la détourne.
- La marche du progrès — la domination comme produit naturel de notre intelligence, et comme prix d’une vie décente.
- Le solutionnisme technologique — un problème d’ingénierie, réglé par une énergie plus propre, des villes plus denses et, à la limite, une main sur le thermostat.
- La nouvelle genèse — un réenchantement sorti des décombres, l’humanité rejoignant le système Terre dans ce que Thomas Berry a nommé l’ère écozoïque.
Deux de ces récits disent que nous gâchons tout, deux que nous sommes à la hauteur ; tous supposent que l’issue nous revient.
Thornton et Malhi proposent un cinquième récit : celui de Corbeau, le trickster du Pacifique Nord. Un démiurge voyou, selon leur formule, qui bouscule les limites sans précaution pour servir ses intérêts à court terme et ne se satisfait jamais de demeurer dans l’espace de fonctionnement sûr. Ses appétits ont des conséquences cosmiques et des effets en cascade qu’il n’a jamais songé à guetter. Dans bien des traditions, il est blanc au départ, puis noirci pour toujours par sa propre mésaventure avec le feu — par la suie de ce feu, par ses hydrocarbures. Corbeau, écrivaient-ils, est habile ; jamais assez. Et un tel récit devient une technologie de l’humilité, formule qu’ils empruntent à Sheila Jasanoff : un antidote à notre prétention à l’omniscience. En 2016, cette lecture était sans doute la plus juste.
Toute la charge morale du personnage repose sur un seul mot : imprévu. Corbeau se voit pardonner ses dégâts parce qu’ils arrivent d’un côté qu’il n’avait aucun moyen de surveiller. Ôtez ce mot, il ne reste de lui que l’appétit — et le mot a été ôté. Les évaluations tombent désormais à échéance fixe (en anglais), publiées, datées, signées, leurs incertitudes imprimées en regard ; sept des neuf limites planétaires (en anglais) ont été franchies, et nous savons lesquelles, et de combien à peu près. Rien de ce qui vient n’est imprévu. Seulement malvenu.
Leur trickster était un frein. Ne pas savoir ce que fera un système couplé n’autorise pas à continuer ; cela commande au contraire d’aller plus lentement. Mais un archétype voyage très bien sans sa morale, et celui-ci a laissé la sienne en route. Reformulé dans la langue de la complexité et de la conséquence involontaire, le trickster cesse d’être une technologie de l’humilité pour devenir une technologie de la dispense : il convertit un avertissement bel et bien donné en un brouillard contre lequel on ne pouvait rien. Une civilisation qui croirait vraiment au récit du trickster ralentirait. Celle qui se contente de le citer s’en dispense.
Ce que l’on avait déjà et que l’on a perdu
Nolan conserve l’épisode des Sirènes, puis laisse Ulysse tenter de décrire le chant qu’il a entendu.4
Tout ce que vous voudriez qu’il soit. Puis tout ce que vous souhaiteriez n’avoir jamais souhaité… Il vous disait que ce que l’on désire par-dessus tout est précisément ce qui nous sera refusé, et que ce qui nous sera refusé, c’est ce que l’on avait déjà, et que l’on a perdu.
La nostalgie, au sens premier et littéral, est exactement ce chant. Le mot fut forgé en 1688 à partir de νόστος, nostos, le retour au pays, et de ἄλγος, algos, la douleur — et νόστος nomme le genre même de ce poème.5 Le nom que nous donnons au regret du passé fut bâti sur celui qui dit ce qu’Ulysse met vingt ans à accomplir.
Entendu à l’échelle planétaire, le chant cesse de parler d’un marin. Ce que nous voulons le plus, ce n’est pas davantage de quoi que ce soit : c’est le monde qui était déjà là — les rivières plus pleines, les forêts plus épaisses, les étés qui se tenaient. Ce monde porte plusieurs noms, et chacun dit le retour.
- L’Holocène (en anglais) — les presque douze mille ans écoulés depuis que la dernière glaciation a lâché prise, un interglaciaire au climat exceptionnellement, improbablement stable, où furent inventés toutes les moissons, toutes les villes et tous les alphabets.
- L’espace de fonctionnement sûr (en anglais) — une expression de 2009, l’année où des spécialistes du système Terre ont tracé le bord extérieur de cette stabilité sous forme de limites mesurables, au-delà desquelles le système cesse de se comporter comme il s’est comporté aussi loin que porte notre expérience.
- Le corridor du vivant (en anglais) — la même stabilité au fil du temps profond : une bande de température globale large de deux degrés environ, prise sur une amplitude plusieurs fois supérieure, dont aucune civilisation n’est jamais sortie.
Le chant ne promet aucun luxe. Il mêle νόστος et ἄλγος — le retour et la douleur — et il opère parce qu’il dit vrai.
Ulysse ne l’emporte pas sur les Sirènes par l’intelligence. Dans l’épisode le plus célèbre de l’homme le plus rusé de la littérature grecque, aucune ruse n’est déployée : il bouche de cire les oreilles de son équipage, se fait lier au mât, et laisse une consigne permanente — s’il fait signe qu’on le détache, qu’on resserre ses liens. Il sait que l’homme qui entendra le chant désavouera l’homme qui a entendu l’avertissement, et il arrange d’avance la défaite de celui qui entendra. Cela ne coûte rien, et n’exige aucune vertu à l’instant précis où la vertu ferait défaut : seul dispositif du poème entier à fonctionner du premier coup.
Trois cent cinquante
La seconde tentation, on n’y survit pas. Circé livre l’île de Trinacie comme on dicte des instructions nautiques — amers, dangers, ce à quoi il ne faut pas toucher :6
sept troupeaux de vaches exactement, et autant de brebis – une merveille !
Et chacun, de cinquante têtes : pas de naissance, non, chez eux,
ni jamais de disparition. […](12.129–131)
Homère fait tomber une fin de vers entre les deux moitiés de l’énoncé : pas de naissance, et pas de mort — rien qui arrive, rien qui parte.
Sept troupeaux de cinquante font trois cent cinquante bêtes, et autant de brebis ; et il y en aura trois cent cinquante tant que le monde durera, à moins que quelqu’un n’en mange une. Aucune part n’en peut être prélevée sans dommage. Il n’y a que le nombre pris et le nombre qui reste.
Les filles qui gardent le troupeau pour Hélios7 portent le nom des deux gestes du soleil : Phaétousa, la rayonnante, et Lampétiè, la brûlante.8 Le bétail est donc de la lumière solaire mise en réserve ; et le charbon et le pétrole, des troupeaux plus anciens du même dieu — une lumière tombée sur un monde où nous n’étions pas, thésaurisée et jamais dépensée au long du temps géologique.
Ici la comparaison cesse d’en être une. Une civilisation thermo-industrielle ne ressemble pas seulement à l’équipage de Trinacie ; elle fait exactement la même chose, aux mêmes conditions. Tout ce qui transporte, chauffe, fond, nourrit et calcule fonctionne à une lumière arrivée avant l’espèce, et la dépense bien plus vite que le sol ne l’a déposée.
Un calcul a estimé la végétation qu’il a fallu pour former le charbon, le pétrole et le gaz brûlés en une seule année : plus de quatre cents fois tout ce que la Terre produit de matière végétale en un an — et c’était le chiffre pour 1997 ; depuis, la combustion a encore augmenté de plus de moitié.9 Le troupeau n’augmente pas. Il n’a jamais augmenté.
Trois mille ans plus tard, par un hasard qui ne signifie rien mais qui rime pourtant, les scientifiques qui cherchaient dans l’air la ligne à ne pas franchir (en anglais) sont revenus avec le même chiffre : trois cent cinquante parties de dioxyde de carbone par million.
Un niveau, non un rythme — la distinction que protège la coupe du vers d’Homère. Ce qui s’accumule là ne se dispersera à aucune échelle de temps qui concerne un vivant, si bien que le prélèvement sûr n’est pas un petit nombre : il est nul. C’est ainsi que se comporte ce troupeau. Le chiffre fut nommé en 2008, quand l’air en était déjà à 385 ; la moyenne annuelle l’avait franchi vingt ans plus tôt, l’été où un scientifique porta l’avertissement jusqu’au Sénat des États-Unis et le lut à voix haute.10
Personne sur ce navire n’est ignorant. Ulysse plaide pour passer au large de l’île et il est mis en minorité, un homme seul contre un équipage ; il se rabat donc sur les mots : il fait jurer à chacun que nul, par folie criminelle, ne tuera vache ni brebis. ἀτασθαλίαι, atasthalíai, folies téméraires — le terme même que le poème a déjà employé contre eux, au septième vers du chant premier, comme verdict sur leur façon de mourir. Ils jurent, dans le mot même dont le poème nomme leur perte, de ne pas faire ce qu’ils sont sur le point de faire.
Un vent du sud se lève et ne retombe pas, un mois durant. Les vivres s’épuisent. Ils s’en prennent aux oiseaux et aux poissons avec des hameçons recourbés et la faim leur ronge le ventre — et pendant tout ce temps, le long du rivage et à la vue de tous, trois cent cinquante bêtes paissent qui ne sont jamais nées et ne peuvent pas mourir. Et Ulysse, le seul à bord qui porte l’avertissement dans toute sa force, quitte la plage et monte se laver les mains et prier, et les dieux versent le sommeil sur ses paupières.
Euryloque plaide pendant que le capitaine dort, et ni le poème ni le film n’en font pour autant un scélérat : toute mort est odieuse, dit-il, mais nulle n’est plus pitoyable que de mourir de faim. Bon argument, avancé de bonne foi, par un homme qui n’a pas mangé. Puis ils poussent hors de la plage les plus belles bêtes du troupeau.
Non pas ce que nous sommes
Anthropocène désigne l’agent, et l’agent ne peut pas démissionner. Nul ne cesse d’être humain, et un récit dont le problème est ce que nous sommes n’a pas de chapitre suivant. Atasthalocène désigne, lui, la conduite — non l’ignorance, non l’accident, non le destin, mais le pas franchi une fois l’avertissement entendu et compris — et une conduite peut cesser un mardi, là où il ne s’agit que de conduite. Une part en est maintenue en place par ce que nous avons bâti pour l’exercer, et cela s’arrête plus lentement. Dans ces poèmes, chacun des hommes sur qui tombe ἀτασθαλίαι — folie téméraire — avait reçu son avertissement en plein visage. L’équipage, lui, en avait reçu trois : de Tirésias chez les morts, de Circé au moment d’appareiller, et le troisième de sa propre bouche, sous serment, sur la plage.
Les insensés d’Homère savent toujours. L’époque que le mot nomme est donc éthique plutôt que géologique, et sa question n’est pas de savoir si nous sommes devenus une force de la nature. Elle est de savoir si une force de la nature peut devenir une civilisation morale — ou si elle continuera de prendre au-delà de la part qui lui est faite, ὑπὲρ μόρον, hypèr móron, par-dessus et au-delà de ce qui fut mesuré.
La loi qui organise ce monde porte elle aussi un nom : ξενία, xenia, le lien d’hôte à hôte. Nourris l’étranger à ta porte, donne-lui un lit et un présent, et demande son nom ensuite, parce qu’on ne sait jamais quel étranger est un dieu.11 Zeus en est le garant, et le film en fait le pivot autour duquel tout tourne. Nolan l’élargit bien au-delà de ce qu’elle dit chez Homère, vers quelque chose de plus proche de la règle d’or : traiter autrui comme on voudrait être traité.
Poussez cette règle élargie d’un cran de plus et elle atteint des étrangers que l’ancienne loi n’avait jamais eu à nommer. Ceux qui vivent maintenant à l’autre bout du monde, et qui prélèvent sur le même niveau. Ceux qui ne sont pas encore nés, qui héritent de ce qu’il en restera et n’ont pas été consultés. Et ceux qui n’ont jamais été des personnes — le troupeau lui-même.
Le pas est déjà franchi, dans un vocabulaire qui n’a rien à voir avec Homère. En 2023, l’Earth Commission — des spécialistes des sciences naturelles et sociales réunis pour demander à quoi ressemblerait une limite planétaire s’il lui fallait être juste autant que sûre — a posé le cadre dont elle part. Il compte trois dimensions.12
- Intragénérationnelle — entre les personnes qui vivent au même moment, qui n’ont pas contribué également au dommage et n’y sont pas également exposées.
- Intergénérationnelle — entre les vivants et ceux qui viennent après, qui héritent du niveau et n’ont pas été consultés.
- Interespèces — appariée à la stabilité du système Terre lui-même, et qui commence par refuser l’exception humaine : gardiens du monde vivant, non ses propriétaires.
L’hospitalité au lointain, à celui qui n’est pas encore arrivé et au plus-qu’humain : ξενία, le lien d’hôte à hôte, dont la liste des invités s’étend désormais à tous ceux que la conduite atteint réellement.
Les Peuples de la mer
Nolan introduit une dernière chose, qu’Homère n’a jamais écrite. Ses personnages savent que leur âge se referme. Les palais brûleront, l’écriture sera oubliée, et une obscurité vient qui durera des siècles. Ce qui vient a même un nom : les gens venus de la mer. Nul ne sait qui ils sont ; on n’en connaît que des récits de voyageurs. L’Égypte les consignera une génération ou deux plus tard — des pillards qui écument la côte de l’Anatolie au Nil, dans les inscriptions d’où nous vient le nom de Peuples de la mer — mais nul à Ithaque ne les a lues.
Vient alors le retournement, et c’est du Nolan classique — un fait posé tôt, à la vue de tous, qui bascule tard et emporte le récit avec lui. Les gens de la mer sont les Grecs. Pénélope redoutait des pillards venus de l’eau qui ne respectent aucune loi de l’hôte ; les pillards sont son mari et ses équipages. Vingt années de ce régime essaiment au loin, se racontent de proche en proche, se figent en rumeur de ravageurs sortis de la mer, et reviennent à Ithaque comme la nouvelle de la fin du monde. Personne n’a rien envoyé : leur propre conduite, partie par le long chemin, leur revient sous un autre nom, et ils n’en reconnaissent pas la main.
Rien de tout cela n’était une erreur. Cela a marché. Troie est tombée parce que le cheval était une bonne idée, et piller une côte ne relève pas de la faute de marin — une flotte qui réussit ne fait pas autre chose. Ce qui rentre au port n’est donc pas leur échec, mais leur réussite, parvenue à la seule échelle où elle pouvait se voir tout entière. Ainsi se reconnaît un piège de l’Anthropocène (en anglais) : adaptatif à l’aller, difficile à quitter au retour, tenu fermé non par la méchanceté de quiconque mais par tout ce qui en est venu à dépendre de son bon fonctionnement.
Ulysse, lui, sait quel acte a tout déclenché. Ce qu’il confesse enfin, à travers un paravent, à une épouse qui ne l’a pas encore reconnu, n’est pas le pillage mais le cheval — l’idée d’un seul homme, la ruse d’un seul homme pour briser à jamais la loi de Zeus. Un présent déposé devant la porte ; une offrande de paix que ceux-là mêmes qu’elle devait tuer ont fait entrer chez eux. La ruse n’a pas brisé la loi de l’hôte en chemin : c’est de cette loi qu’elle était faite. Et la phrase qui suit n’est pas de lui.
Vous êtes les gens de la mer…
Pénélope
Que les Peuples de la mer historiques aient été des Grecs n’est pas tranché.13 L’effondrement, lui, ne fait aucun doute. Entre 1200 et 1150 environ avant notre ère, le monde palatial de la Méditerranée orientale s’est défait jointure par jointure, et en Grèce l’écriture s’est interrompue pendant quatre cents ans. Tel est le pays vers lequel l’Ulysse de Nolan fait voile.
La morale ne porte pas sur l’âge du bronze. Le carbone quitte une cheminée dans un pays et revient ailleurs en récolte manquée, puis en migration, puis dans notre politique ; la distance et le délai permettent de continuer, et garantissent le retour.
La responsabilité ne se répartit pas également dans ce circuit. Elle se concentre là où l’avertissement était le plus clair et la liberté de refuser la plus large : les pays qui ont le plus brûlé de carbone, les entreprises qui ont su le plus tôt, ceux qui avaient le plus de marge pour choisir. Là est le défaut du nous, et de tout mot en -cène incapable de distinguer les personnes.
Contre ce retour, on peut bâtir. Ce qui sépare les deux moitiés du chant XII n’est ni la vertu ni le savoir : l’équipage savait les deux fois. Aux Sirènes, le savoir avait un corps — de la cire, un mât, une corde nouée pendant que la discussion était encore facile. Sur la plage il n’avait qu’un serment, et un serment est un savoir laissé là où la parole peut encore le défaire. Presque tout ce dont nous avons convenu au sujet de cette planète est un serment. Tout le travail consiste à changer les serments en cordages.
Se découvrir Peuple de la mer revient à cela : la rumeur de pillards venus par l’eau se révèle être un rapport sur soi-même, arrivé tardivement. L’Anthropocène est cette découverte dans la langue des sciences du système Terre. La plus grande force qui façonne aujourd’hui la surface de cette planète, c’est nous — pour la seule Amérique du Nord, les humains ont déplacé au cours du dernier siècle autant de sédiments que les fleuves, le vent et la glace en remueraient en sept cents à trois mille ans.14 Ce n’est pas une métaphore. C’est un inventaire.
Les compagnons d’Ulysse croient que la civilisation renaîtra de l’autre côté de l’obscurité ; les derniers mots du film annoncent que nos fautes seront de nouveau oubliées. Ils n’ont aucun pouvoir sur ce qui vient. Nous, si. Pour eux, l’avenir relevait de la foi ; pour nous, il relève du travail. Le savoir change la puissance en responsabilité, et cela joue aussi en sens inverse : la capacité qui a rasé les forêts peut les faire repousser ; les mains qui ont déplacé les sédiments peuvent retenir le sol. Tout ne revient pas — le troupeau jamais, et un niveau n’est pas un rythme — mais bien des choses reviennent, une fois la pression levée. La régénération n’est pas le moindre des deux gestes. C’est la même puissance, dirigée dans l’autre sens.
Nous sommes la première force de cette ampleur à comprendre ce qu’elle fait. C’est là que réside tout le danger ; c’est là aussi que commence toute notre chance.
Pour aller plus loin
- The Atasthalocene (en anglais) — le mot sur lequel cet essai est bâti, et les insensés de l’Iliade et de l’Odyssée dont chacun reçut son avertissement, nommément adressé.
- The Anthropocene Strait (en anglais) — les eaux elles-mêmes : quatorze écueils nommés entre nous et un havre sûr et juste.
- The Anthropocene Traps (en anglais) — la carte dont ces écueils sont tirés : quatorze adaptations humaines qui ont survécu au monde auquel elles étaient adaptées, et pas une seule qui soit une menace venue du dehors.
- The Mythurgic Age (en anglais) — pourquoi un nom est un gouvernail : les récits comme travail, qui organisent la conduite bien avant d’être vrais.
- Planetary Boundaries (en anglais) — les niveaux, les lignes qui y sont tracées, et les sept sur neuf déjà franchies.
Sur cette traduction : les vers d'Homère cités plus haut (12.129–131) sont d'Emmanuel Lascoux (P.O.L, 2021) ; les autres passages homériques, les répliques du film et les citations d'ouvrages et d'articles de langue anglaise sont rendus par l'auteur, et n'ont pas valeur de version officielle. Les citations tirées de The Odyssey: The Official Screenplay, de Christopher Nolan (Faber and Faber, 2026), © Universal City Studios LLC, et de l'essai d'Ezra Klein dans The New York Times, sont de courtes citations reproduites à des fins de critique et de commentaire. Couverture : le disque solaire en ultraviolet extrême, d'après des observations NASA/SDO, traité par l'auteur, qui en a inversé les couleurs. Les filaments sombres sont des boucles magnétiques dressées au-dessus de régions actives ; les marbrures claires sont le réseau chromosphérique. Marques de section par Lorc et Delapouite, tirées de game-icons.net, sous licence CC BY 3.0 ; marques de liste tirées de Lucide.
Footnotes
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Aucune décapitation de ce genre ne figure chez Homère. L’Iliade s’arrête avant la chute de Troie, aux funérailles d’Hector ; l’Odyssée ne connaît le cheval et le sac que rétrospectivement, chantés par Démodocos ou rappelés chez les morts, et le récit complet appartient au cycle perdu — l’Iliou persis et la Petite Iliade — ainsi qu’à Virgile, Euripide et Quintus de Smyrne. Le sacrilège qui définit la tradition y est celui d’Ajax fils d’Oïlée arrachant Cassandre au Palladion, l’image d’Athéna ; mais Cassandre est prêtresse d’Apollon, elle est violée et non tuée, et elle survit à la ville. C’est pour cette violation au pied de la statue que la déesse brise la flotte du retour. L’unique prêtresse d’Athéna que nomme Homère est Théanô, femme d’Anténor, qui ouvre le temple aux Troyennes dans l’Iliade, 6.297–300, et à qui il n’est fait aucun mal. Et le Palladion lui-même avait été volé hors de Troie avant le sac, par Ulysse et Diomède. Nolan a pris un vol, une violation et une colère épars dans trois sources et les a ramassés en un seul raccord — et il fait d’Ulysse le témoin plutôt que la main : l’épée qui enlève la tête de la statue est celle d’un de ses hommes, et lui reste là à regarder la tête s’immobiliser. La décapitation est l’invention de Nolan ; tout ce dont elle est faite ne l’est pas. Le scénario n’en fait qu’une Troyenne, et lui donne les yeux gris — γλαυκῶπις, glaukôpis, « aux yeux pers », est l’épithète dont Homère ne cesse de qualifier la déesse. Qu’elle soit prêtresse d’Athéna, le générique du film le dit ; la scène, non. ↩
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Ezra Klein, The New York Times, 2 août 2026, sur The Odyssey de Christopher Nolan. Il lit le film comme le signe que l’âge du trickster se referme, et arrive à Lewis Hyde par un autre chemin que le nôtre. L’archétype est celui d’Hyde, dans Trickster Makes This World: Mischief, Myth, and Art (New York : Farrar, Straus and Giroux, 1998), et le filet de pêche en est l’emblème, dans son premier chapitre. Le vrai sujet d’Hyde est plus vaste, et c’est une tension plutôt qu’un héros : des institutions capables d’assumer « la curieuse double attitude qui consiste à la fois à exiger que leurs frontières soient respectées et à reconnaître qu’à la longue leur vitalité dépend du dérangement régulier de ces frontières ». Ce qui tue une structure, selon lui, n’est pas le dérangement mais l’articulation parfaite — chaque division intacte et rien qui passe au travers. ↩
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Thomas F. Thornton et Yadvinder Malhi, « The Trickster in the Anthropocene », The Anthropocene Review 3, n° 3 (2016) : 201–204. Tous deux étaient alors à l’Université d’Oxford. Les quatre récits sont d’eux, de même que « rogue demiurge », « clever but not clever enough » et l’observation selon laquelle Corbeau « n’est jamais satisfait de demeurer dans le “safe operating space” » — emprunt délibéré au cadre des limites planétaires, et toute la raison de l’avoir choisi. Les « technologies de l’humilité » leur viennent de Sheila Jasanoff, Nature 450 (2007) : 33. L’ère écozoïque est de Thomas Berry. ↩
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Christopher Nolan, The Odyssey: The Official Screenplay (Londres : Faber and Faber, 2026) ; © Universal City Studios LLC. Ulysse rapporte le chant après coup, en voix off, sur les images mêmes de la traversée, et trois autres répliques s’intercalent entre les deux moitiés citées ici. Toutes les descriptions du film données ici suivent ce texte. ↩
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Johannes Hofer, Dissertatio Medica de Nostalgia, oder Heimweh (Bâle, 1688), où il forge le mot pour ce qu’il avait observé chez des Suisses vivant loin de chez eux — insomnie, angoisse, une douleur dans la poitrine. Ses deux cas sont un étudiant de Berne et une jeune servante ; les mercenaires auxquels le mot reste aujourd’hui attaché appartiennent au siècle de réception qui l’a suivi. Il l’a formé sur νόστος et ἄλγος. Nostos était déjà un terme technique de la tradition épique : les Nostoi — poème perdu en cinq livres sur le retour de Troie des chefs grecs — allaient jusqu’au point où commence l’Odyssée. Des épopées du retour, seule l’Odyssée nous est parvenue. La nostalgie a été un diagnostic médical avant d’être une humeur, et un genre littéraire avant d’être l’un ou l’autre. ↩
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Homère, L’Odyssée, « version française » d’Emmanuel Lascoux (Paris : P.O.L, 2021), 12.129–131. Lascoux joue le grec plutôt qu’il ne le traduit, et le résultat est oral, numéroté vers par vers, et — ce qui importe seul ici — il garde la chute d’une proposition contre une fin de vers, là où des versions plus coulantes l’effacent. Ailleurs dans cet essai, Homère est rendu en langue simple plutôt que cité, et ces restitutions sont de l’auteur : le verdict au vers 1.7, le serment aux vers 12.298–302, le discours d’Euryloque aux vers 12.340–351, et Zeus sur ὑπὲρ μόρον aux vers 1.32–35, où la formule revient deux fois et où Égisthe est nommé la seconde fois. ↩
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Le film de Nolan ne le nomme pas. Son Tirésias annonce que l’équipage débarquera là où paissent les troupeaux du dieu Soleil, et qu’il égorgera le troupeau d’Apollon ; le film ne parle plus ensuite que du dieu Soleil, et Hélios n’y est jamais nommé. La confusion est ancienne : Apollon s’empare du soleil au Ve siècle avant notre ère, les poètes latins la ratifient, et toute la postérité l’hérite d’eux. Elle n’est pas celle d’Homère, chez qui les deux dieux restent distincts et le troupeau n’appartient qu’à Hélios Hypérion. L’épisode n’en est pas changé : mêmes bêtes, même serment, même réparation exigée de Zeus. Le soleil revient simplement au dieu que le public connaît déjà. ↩
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Φαέθουσα est le participe féminin de φαέθω, briller, exactement comme Phaéthon — qui ne sut pas tenir le char de son père — en est le masculin ; même famille que φαίνω, mettre en lumière, et phôs, la lumière. Λαμπετίη, de λάμπω, flamboyer, qui nous donne lampe. Homère n’allégorise pas les noms, et la lecture donnée ici est la nôtre : le rayonnement et la combustion, la lumière qui arrive et la lumière thésaurisée, préposées à la garde d’un troupeau qui n’augmente jamais. Lascoux, pour sa part, rend les épithètes en sens inverse — « Phaétousa la Flamboyante, Lampétiè l’Éclatante ». ↩
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Jeffrey S. Dukes, « Burning Buried Sunshine: Human Consumption of Ancient Solar Energy », Climatic Change 61 (2003) : 31–44. Reconstituant la matière végétale nécessaire à la formation du charbon, du pétrole et du gaz brûlés dans le monde en 1997, il arrive à un chiffre équivalent à plus de quatre cents fois la croissance annuelle de toute la planète — soit environ quatre-vingt-dix tonnes de végétation ancienne derrière un gallon américain d’essence, un peu moins de quatre litres. La consommation mondiale d’énergies fossiles a augmenté de plus de moitié depuis 1997. ↩
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James Hansen, Makiko Sato, Pushker Kharecha et al., « Target Atmospheric CO2: Where Should Humanity Aim? », The Open Atmospheric Science Journal 2 (2008) : 217–231, qui avança le chiffre de 350 ppm alors que l’atmosphère en était à 385. La moyenne annuelle du Mauna Loa est restée au-dessus de 350 ppm depuis 1988 — l’année où Hansen témoigna devant une commission du Sénat des États-Unis pendant une vague de chaleur à Washington. Que le bétail soit au nombre de trois cent cinquante relève de l’arithmétique de Circé dans l’Odyssée, 12.129–130 et de rien d’autre. Ce qui n’est pas accidentel, c’est l’accord entre un troupeau qui ne se reproduit ni ne meurt et le comportement d’une quantité qui s’accumule. ↩
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ξενία est la forme tardive et standard ; le mot d’Homère lui-même est ξεινίη, et les présents qui la scellent sont les ξεινήϊα. L’obligation vaut dans les deux sens et survit à la rencontre : le lien se transmet de génération en génération, ce pourquoi Télémaque arrive à Pylos et à Sparte comme une créance et non comme un inconnu, et ce pourquoi la violer est l’offense qui organise tout le poème — les prétendants mangeant la maison d’un autre, le Cyclope mangeant ses hôtes. Des hellénistes ont objecté que la loi que fait respecter le Zeus de Nolan est bien plus large que tout ce qu’on lit chez Homère ; ils ont raison, et l’élargissement est l’argument du film, non une thèse philologique. ↩
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Joyeeta Gupta et al., « Earth system justice needed to identify and live within Earth system boundaries », Nature Sustainability 6 (2023) : 630–638, qui pose les trois dimensions comme justice interespèces et stabilité du système Terre, justice intergénérationnelle et justice intragénérationnelle, et définit la justice du système Terre comme « un partage équitable des bénéfices de la nature, des risques et des responsabilités associées entre tous les peuples du monde, à l’intérieur de limites du système Terre sûres et justes, de manière à assurer un support de vie universel ». Ce cadre a été porté jusqu’à des limites chiffrées par Johan Rockström et al., « Safe and just Earth system boundaries », Nature 619 (2023) : 102–111. Les limites juste et sûre y coïncident dans six des huit domaines ; dans deux — le climat et la charge en aérosols — la limite juste est la plus stricte, parce que les atteintes notables aux personnes surviennent avant que le domaine ne se déstabilise. Pour le climat, la limite sûre est de 1,0 à 1,5 °C et la limite sûre et juste de 1,0 °C, contre un état actuel d’environ 1,2 °C. Voir Earth System Boundaries (en anglais). ↩
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Deux des noms sont lus comme du grec depuis un siècle et demi, et ils appartiennent à des règnes différents, ce que l’on brouille régulièrement : les Ekwesh apparaissent dans la Grande Inscription de Karnak de Mérenptah et pas du tout à Médinet Habou ; les Denyen sont dans la liste de Ramsès III. Lus comme Achéens et Danaens — deux des trois mots par lesquels Homère nomme son propre camp — ils remontent au premier déchiffrement de ces reliefs dans les années 1850 et 1860, et ils restent des propositions plutôt que des résultats. Contre la lecture achéenne se dresse un fait embarrassant : les scribes de Mérenptah, comptant d’un côté les morts ennemis incirconcis et de l’autre les circoncis, rangent les Ekwesh parmi les circoncis, ce qu’on n’attend pas de Grecs mycéniens. Les Denyen ont été rattachés tout aussi plausiblement à la Cilicie. Sur l’effondrement — Mycènes, Hattousa et Ougarit tombant en deux ou trois générations, le tribut cessant et le commerce à longue distance se contractant à une fraction de lui-même — le récit de référence, qui y voit une défaillance de système plutôt qu’une invasion, est celui d’Eric H. Cline, 1177 B.C.: The Year Civilization Collapsed (Princeton : Princeton University Press, 2014) ; pour la thèse de défaillances échelonnées plutôt que simultanées, et d’une absence de cause unique, voir A. Bernard Knapp et Sturt W. Manning, American Journal of Archaeology 120 (2016) : 99–149. Que Nolan identifie ses Grecs aux Peuples de la mer est un choix du film ; l’essai le suit pour ce qu’il fait, non parce que les inscriptions le trancheraient. Aucune source antique ne fait d’Ulysse la cause de l’effondrement — ce lien est celui du film, et c’est sa meilleure idée. Klein arrive au même retournement par une autre route, par le sac plutôt que par les Peuples de la mer : « Ulysse et ses hommes ne combattaient pas les barbares ; ils étaient les barbares. Et leurs actes ont mené à plus de barbarie. » ↩
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Sur les humains comme principal agent géomorphologique : R. LeB. Hooke, « On the history of humans as geomorphic agents », Geology 28 (2000) : 843–846, et Bruce H. Wilkinson, « Humans as geologic agents: A deep-time perspective », Geology 33 (2005) : 161–164. Le chiffre nord-américain vient de Nature Communications 11 (2020), art. 6017, qui établit qu’un siècle de terrassement humain égale ce que les fleuves, le vent et la glace y transféreraient en sept cents à trois mille ans. Le labour à lui seul retourne de l’ordre de 1 500 gigatonnes de sol par an dans le monde. ↩