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Anthropologie de l'espace > Imagerie de l'écoumène > Terre Une




Terre Une. La rondeur de la planète est connue de toutes et tous. Il y a environ 2 400 ans, bien avant la révolution copernicienne et les observations bouleversantes que fit Galilée, les Grecs ont conjecturé la sphéricité de la Terre par l'entremise d'observations directes (différentes étoiles sont visibles de différents lieux, circularité de l'ombre terrestre lors d'éclipses de Lune, apparition successive des parties d'un navire selon sa distance, etc.). Aujourd’hui pourtant, cette connaissance, bien qu’avérée et toujours retransmise par les générations, ne se superpose que très rarement à l’expérience quotidienne, si ce n’est jamais. Les humains vaquent empressés à leurs occupations journalières, s’ingénient à négocier incessamment leur survie, triment en tous les points du globe, mais oublient pour la plupart l’extrême singularité du lieu où ils sont. Ils oublient ou alors ils ne peuvent tout simplement pas se permettre de se ressouvenir, ne serait-ce en raison de la précarité de leurs conditions d’existence... La majorité reconnaissent cependant en certains paysages une dimension qui les transcende et qui manque à la vie citadine : l’horizon. Ces grands espaces, comme infinis, qui vont se perdre dans le vague du lointain. Mais là s’empêtre la perception : l’horizon moyen est sur Terre est de l’ordre de quelques dizaines de kilomètres. Au-delà, la rotondité planétaire dérobe à notre vision les éléments qui parsèment les surfaces. L’aspect sphérique de la Terre demeure dès lors une information inerte qui n’est tout bêtement pas somatisée, qui n’est ni impliquée dans ni ne s’intègre à l’action humaine et qui, en somme, ne peut s’actualiser dans la concrétude des choses de ce monde.

Il s’agit d’un décalage difficilement négligeable. En effet, notre rapport présent à la Terre se définit à l’aune du passé et des modalités culturelles qui ont émergées de cette longue relation entre culture et nature. Oublier l’intuition puissante de la finitude du monde, de la circularité de ses aires et de la cyclicité de ses mouvements enjoint la pensée à se durcir à l’égard de ce qui l’environne. L’étendue spatiale prend l’allure d’une plaine indéfinie, autant dire infinie. Ce qui se trouve être inclus dans notre champ sensoriel gagne un statut d’immédiateté et en vient à constituer notre horizon sensible et perceptuel. Cet horizon peut être l’apanage d’un individu et, aussi bien, d’un groupe culturel mais, en date, jamais de la « Terre Une » qui n’est rien de moins que la somme des horizons phénoménaux et particuliers des êtres qui en peuplent la surface. Cette Terre intersubjective peut-être déduite ; on peut s’efforcer d’en produire une image mentale, d’en médiatiser la forme. Mais pour l’inclure en tant qu’astre entier et finit dans notre champ sensoriel, il faut bien s’en éloigner. Ainsi, l’histoire nous dit qu’il fallut tendre vers la Lune pour apercevoir dans son émouvante unicité la Terre. Ces premières photographies datent d’y il a à peine trente ans. Trente années : une goutte infime dans l’histoire humaine. Les Terriens d’aujourd’hui sont les premiers à embrasser leur planète d’un coup d’œil et les jeunes actuels constituent la première génération a avoir grandi avec ces impressions radicales. Voir la Terre Une, c’est en comprendre la fragilité, donc la préciosité.

Cette image provient d’une carte publiée récemment par la NASA. Il s’agit de la représentation la plus précise à ce jour de la Terre. Cette mosaïque fut constituée à partir des données recueillies par le satellite artificiel Terra, lequel compte à son bord l’appareil d’imagerie de pointe MODIS (Moderate Resoluation Imaging Spectroradiometer). Plusieurs milliers de photographies en vraies couleurs ont été utilisée pour parvenir à ce résultat. Le degré de détail l’agraindissement est de l’ordre du kilomètre carré seulement, une valeur inouïe lorsque l'on pense à l'immensité de l'étendue terrestre.

L'image ci-dessous veut illustrer une autre façon de percevoir le monde, l'écoumène. La projection géographique standard place le Nord en haut pour la simple raison que les premiers géographes étaient de l'hémisphère boréale. De plus, l'Atlantique est classiquement placé au centre des cartes, de sorte que le Pacifique s'y trouve tranché par le détroit de Bering. Ces deux choix arbitraires - boréalocentrique et atlanticocentrique - sont le fruit d'un eurocentrisme historique à l'égard des représentations du monde. Cela n'a rien en soit de choquant. Seulement, il est bon de se rappeler que, si ce n'est de la rotation terrestre selon un axe Nord-Sud qui enjoint à une certaine cardinalité cartographique, rien n'oblige à ce que la Terre soit toujours imaginée selon la même ornière. Bien sûr, le consensus qui règne autour autour de cette disposition des continents et des fuseaux horaires est nécessaire à la marche du monde, à sa compréhension, à son suivi. Or, exerçons-nous à reconsidérer ce monde, notre monde, d'une perspective renouvelée : autralocentrique et pacificocentrique. Cette petite expérience, aussi simple soit-elle, permet une relecture planétaire susceptible de rénover notre regard sur cet astre qui peut être vu d'autant de manières qu'il y a de cosmovisions pour le voir.






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Dernière mise à jour 17-12-02 :: Félix Pharand-Deschênes