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Anthropologie de l'espace > Cosmicité d'un lieu > ESPACE de la vision / vision de l'espace



 

Quidquid recipitur, ad modum recipientis recipitur
Tout ce qui vient du dehors, nous l’assimilons en fonction de ce que nous sommes.
Maxime scolastique

 

MISE AU POINT
Nous utiliserons les termes anthropologie et ethnologie suivant leur étymologie, sans commettre la distinction que font les écoles européenne et américaine. L’anthropologie de cet essai ne réfère donc pas à cette discipline-mère qui couverait quatre disciplines-filles (archéologie, paléontologie, ethnologie et ethnolinguistique). Elle réfère plutôt à ce qui serait l’étude de l’humain dans son unité et unicité, en comparaison à l’ethnologie qui serait, elle, l’étude des humains dans ce qu’ils ont de diversifié et de distinctif. Bien sûr, l’une et l’autre approche sont indispensables l’une à l’autre, les considérations sur l’humanité étant inférées de recherches particulières auprès des cultures humaines.

INTRODUCTION
L’essai qui suit tente d’établir des rapprochements entre l’anthropologie de l’espace et l’anthropologie visuelle. On y postule que la première doit dans une certaine mesure s’inspirer des méthodes et réflexions de la seconde.

La prépondérance de la vision dans l’anthropologie contemporaine est remarquable. Partout ou presque, on discute des manières de voir, des cosmovisions propres à un groupe ethnique comme du fondement de leur originalité. La mondialisation des marchés et son corollaire, la globalisation des influences, n’ont fait qu’accroître l’importance de la singularité culturelle, souvent exprimée par un nationalisme réactif. Un nombre croissant d’articles portant sur le rôle de la caméra et des médias sort ainsi des presses chaque année. Cet intérêt grandissant pour l’imagerie peut s’expliquer (1) par la très grande accessibilité dont elle bénéficie grâce aux technologies de pointe (télécommunication satellitaire, internet et câblodistribution, livres, télévision, etc.) et (2) par le fait qu’elle puisse être vue et comprise de tous, sans qu’il n’y ait de médiation langagière.

Au cœur de la selve amazonienne, sur les glaciels du Nunavut ou sous le soleil d’Australie, les médias autochtones prennent de l’ampleur. Ils constituent une façon privilégiée de communiquer, de s’afficher et de rayonner au-delà du territoire. À une autre échelle, l’outil Internet consacre tranquillement son omniprésence, véhiculant à la fois le son et le texte, mais aussi et surtout l’image et (moins) le mouvement. La caméra cinématique, technologie investie d’un potentiel de création, d’expression, de documentation et de recherche considérable, permet d’arroser un terreau imagéologique extrêmement riche et varié. Une véritable « cinématologie » ― ou étude des productions audio-visuelles et de leurs implications ― naît peu à peu, réfléchissant sur la pluralité des avenues anthropiques qu’offre ce nouveau vecteur de l’épanchement humain. De la « dromologie » (étude des impacts humains de la vitesse et de l’accélération : Paul Virilio, 1984) à la « médiologie » (étude des médias et des faits de transmission : Régis Debray, 1991), tout le spectre des transformations engendrées par la technique se voit scruter. Une confusion va même jusqu’à régner au cœur du dualisme classique de signifié/signifiant alors qu’une réalité « virtuelle » objectivée par la technique se surimpose à la réalité « réelle »... Or, parmi toutes les voix qui s’élèvent pour discuter de ces bouleversements, rares sont celles qui adoptent un point de vue d’ensemble, c’est-à-dire terrestre et cosmique. Peut-être s’agit-il d’une réaction aux grands schémas explicatifs et totalisants qui, dans le passé, conduisirent à de dangereuses aberrations, souvent totalitaires et sanglantes ? (v. FONDEMENTS pour plus de raisons)

À ce stade, l’ouverture d’une parenthèse s’impose. Toute discussion qui se veut globale doit choisir une méthodologie ou un précédent capable de la hisser à l’échelle à laquelle elle prétend. D’emblée, il faut distinguer le « synthétisme » du « syncrétisme ». Le Robert dit de la synthèse qu’elle est « [3°] une opération intellectuelle par laquelle on rassemble les éléments de connaissance concernant un objet de pensée en un ensemble cohérent ». Du  syncrétisme, il est dit qu’il s’agit de l’« [2°] appréhension globale et indifférenciée qui précède la perception et la pensée par objets nettement distincts les uns aux autres. » Le syncrétisme se veut en opposition à l’éclectisme, c’est-à-dire cette doctrine qui prône l’« [1°] emprunt aux divers systèmes les thèses les meilleures quand elles sont conciliables, plutôt que d’édifier un système nouveau. » Puisque nous souhaitons aborder l’anthropologie sous un angle planétaire sans sombrer dans la banalité, il ne suffit plus de bricoler une explication holistique de la réalité à l’aide de segments de systèmes pris ça et là. Des raccordements éclectiques sont certes souhaitables et préférables aux dérapages possibles d’un syncrétisme incritiqué. Mais des synthèses obligées doivent émerger des transferts médiologiques que permettent de réaliser des passerelles entre les disciplines classiques (v. interdisciplinarité, dans FONDEMENTS). La synthèse devient alors le résultat d’une fusion opérée entre au moins deux domaines de la connaissance via des relations intrinsèques ; cette réunion aboutit habituellement à la création d’une nouvelle connaissance substantiellement plus riche que la somme d’une simple addition gnoséologique. Le syncrétisme (ou la syncrétion) résulte par ailleurs d’une co-agrégation d’éléments de connaissance réunis par des liens extrinsèques, indus.

Aussi est-il bon de reconnaître que quatre ornières tendancieuses peuvent biaiser l’articulation d’une anthropologie de la Terre. La pensée discursive étant nécessairement elle-même représentation du monde, elle ne peut complètement contourner ces écueils ; au mieux, elle peut les démasquer et se ressouvenir de leur effet perversement simplificateur. Ces chimères sont :

1. La hiérarchisation : cette propension prétendument unificatrice à toujours ordonner des entités selon une échelle linéaire et graduée ;
2. La
dichotomie : cette appréhension manichéenne d’une réalité complexe et continue sous la forme d’entités binaires opposées, faisant fi des nuances et des intrications constitutives ;
3. La
réification : cette habitude typiquement noétique qui mène à la conversion de concepts abstraits (symboles, idées, valeurs) en entités concrètes et discrètes ;
4. La
réduction : cette tendance à l’explication de phénomènes de grande échelle, irréductiblement complexes et partiellement gouvernées par le hasard, en invoquant le comportement déterministe d’éléments constitutifs très petits.

Il serait bien présomptueux de prétendre pouvoir enjamber ces pierres d’achoppement de la raison. Affirmons fatalement que c’est le lot de tout exercice intellectuel, ce qui ne devrait pas pour autant empêcher la pensée de se déployer et de mûrir. Ici s’achève cette digression.

Les mots sont de fidèles ambassadeurs lorsqu’il s’agit de construire un message et de le diffuser, à la condition bien sûr qu’un consensus règne quant à leur définition. Soit. Il appert pourtant que l’image ait un statut d’immédiateté plus grand encore. Son pouvoir évocateur étant pour le moins énorme, tout aussi énorme est son potentiel d’acquisition et de transmission. Tant et si bien que la vue est devenue une sorte de grande métaphore de la connaissance et des chemins qui y mène. C’est ce qui fait dire à Grimshaw (2001) qu’une tendance à l’oculocentrisme (ocularcentrism) se dessine dans le travail des anthropologues depuis la fin du XIXe siècle. La représentation visuelle (d’un groupe culturel, d’idées, de mythes, de la nature, de la transcendance, de la musique, des origines, etc.) offre une mosaïque d’aspects, incrémentés les uns aux autres en un tissu de sens qui est re-constitué par l’être qui en fait l’expérience, de visu ou aidé d’une technologie de la représentation.

Conséquemment, une anthropologie de la Terre ne peut faire l’économie de la vision. À ce jour, l’œil et ses infinies captations offrent le moyen le plus universellement adéquat de saisir les métabolismes planétaires dans tout ce qu’ils ont de prégnant et de déterminant pour l’humain. Ce même œil peut également percevoir les transferts physiques, symboliques et technologiques qui s’opèrent entre sapiens et la planète qu’il habite, transferts qui cautionnent sa condition présente et qui orientent ses positions futures.

ANTHROPOLOGIE DE LA REPRÉSENTATION
Les notions de représentativité, de réflexivité et d’altérité sont cruciales pour une discipline qui se veut reflet de l’autre et qui, pour l’être, est appréhension de l’autre. C’est en effet à force d’incursions, souvent d’intrusions en cet « autre » qui est étrange, lointain et dissemblable que l’anthropologie s’est constituée et érigée. Nous ne reviendrons pas sur la lourdeur de son passé colonial. Mais il est nécessaire de garder à l’esprit ces antécédents qui, au fil des ans, marquent les pratiques et les schèmes praxéologiques jusqu’à aujourd’hui.

De nos jours, l’ethnologie est profondément secouée par une vague de déconstructivisme épistémologique, lequel questionne, sinon remet en cause sa légitimité et ses aspirations à la connaissance. Ces déferlements agissent en lames de fond ; ils remanient les façons de voir au sein même de la discipline. Ce processus de déplétion apparente offre une formidable occasion de remise au point, d’axiomatisation nouvelle. À force d’être déformés, de nouveaux cadres plus larges viennent à se former. Aussi, depuis qu’il est devenu proscrit de parler de progrès à la suite d’un comparatisme ethnique historiquement inévitable, l’ethnologie semble aux abois. La polémique soulevée par certains cercles de pensée ébranle des assises longtemps crues d’airain. Les uns parlent désormais de relativisme culturel ; les autres d’intersubjectivité. Des écluses sont ouvertes et de nouvelles dimensions, plus sibyllines, deviennent étudiables. Une chose insensée pour l’ethnologue classique du XIXe, souvent perçu comme imbibé d’a priori et péremptoire plus souvent qu’autrement. Et ainsi seront jugés les Modernes par les humains à venir. Il ne serait toutefois pas faux de parler de progrès au sein même de la discipline. Un changement d’attitude (faute d’un meilleur mot) fait naître de nouvelles manières d’aborder le phénomène humain. L’une d’elle est une anthropologie de la Terre, arrimée à une anthropologie de l’espace.

Un terrain d’ethnologie se réalise habituellement par la cueillette de données au cours d’une période d’observation participante auprès d’un groupe ethnique particulier. Au terme de ce séjour, diverses considérations peuvent être décrites et interprétées à la lumière du vécu de l’ethnologue. La légitimité d’une recherche et de l’analyse subséquente repose ainsi sur le degré de « présentativité » atteint, c’est-à-dire du réel tel qu’il est absolument connaissable. Or, cette réalité du phénomène humain ne peut être cerner qu’en la pensant immédiatement quelque part. Il vaut que nous soulignions cette proximité de sapiens à son milieu. La tâche de l’ethnologue consiste à re-présenter le plus fidèlement possible ce rapport dans ce qu’il a de typiquement humain. Mais où commence le milieu humain et où finit-il ? L’horizon physique visible en trace-t-il la limite ? Que faire de ce que nous apprennent les quatre derniers siècles sur la nature et le contexte de ce milieu ? Le géographe Augustin Berque oppose les deux apophtegmes suivants pour illustrer cette distension entre monde connu et monde vécu : « Et pourtant elle [la Terre] tourne » Galilée (1633) ; « La Terre ne se meut pas. » Husserl (1934). Car distension il semble bien y avoir entre la réalité factuelle du monde physique galiléen et la réalité sensible du monde phénoménal husserlien. Deux réalités ; un monde. Et, de surcroît, une humanité composée de plus de six milliards d’êtres. Peut-on concilier l’inconciliable ?

Revenons, si vous le voulez bien, à cette anthropologie dont nous disions qu’elle est en train de changer. Nous avons compris qu’un terrain ethnologique n’est possible qu’auprès d’une culture en particulier, jamais au sein de cette entité abstraite qu’est l’humanité. Au mieux, un discours sur l’humanité ne pourrait prendre forme qu’à l’aune de considérations d’abord ciblées sur un groupe particulier. Ainsi, l’anthropologie ne trouve sa légitimité que si elle s’appuie sur des données ethnologiques (préférablement de premières mains), sans quoi elle est condamnée à une longue glose détachée du sujet qu’elle prétend pouvoir connaître. On a tenté à quelques reprises de ramener l’être humain universel à quelques grands schèmes cardinaux qui organiseraient structurellement ses manifestations. Mais faute d’un modèle idéal avec lequel comparer, ces tentatives ne semblent pas avoir été tout à fait concluantes. Il faudra attendre qu’un improbable contact extraterrestre advienne pour qu’un regard authentiquement extérieur puisse se poser sur l’humanité. Une anthropologie réflexive n’est donc possible qu’à demi, dans la mesure où elle peut s’appliquer à comprendre cette condition proprement humaine qu’est sa géographicité. Or, l’humain vit dans le monde husserlien tandis que l’humanité appartient à une réalité galiléenne, ne serait-ce par sa répartition globalement sphérique. Une anthropologie de la Terre est-elle donc nécessairement aporétique ? Que peut-on dire de l’humanité en tant qu’elle est foncièrement Terrienne ?

À suivre...

 
 

L'astronaute Jim Voss en train de consulter un atlas de la station spatiale. Image : NASA ISS002 - spaceflight.nasa.gov



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Dernière mise à jour 8-12-02 :: Félix Pharand-Deschênes