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Crédits : NASA - Marit Jentoft-Nilsen |
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Quidquid
recipitur, ad modum recipientis recipitur |
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MISE
AU POINT INTRODUCTION La prépondérance de la vision dans l’anthropologie
contemporaine est remarquable. Partout ou presque, on discute des manières de voir, des cosmovisions propres à un groupe
ethnique comme du fondement de leur originalité. La mondialisation
des marchés et son corollaire, la globalisation des influences,
n’ont fait qu’accroître l’importance de la singularité
culturelle, souvent exprimée par un nationalisme réactif. Un nombre
croissant d’articles portant sur le rôle de la caméra et des médias
sort ainsi des presses chaque année. Cet intérêt grandissant pour
l’imagerie peut s’expliquer (1) par la très grande accessibilité
dont elle bénéficie grâce aux technologies de pointe (télécommunication
satellitaire, internet et câblodistribution, livres, télévision,
etc.) et (2) par le fait qu’elle puisse être vue et comprise de
tous, sans qu’il n’y ait de médiation langagière. Au cœur de la selve amazonienne, sur les glaciels du Nunavut ou
sous le soleil d’Australie, les médias autochtones prennent de
l’ampleur. Ils constituent une façon privilégiée de communiquer,
de s’afficher et de rayonner au-delà du territoire. À une autre échelle,
l’outil Internet consacre tranquillement son omniprésence, véhiculant
à la fois le son et le texte, mais aussi et surtout l’image et
(moins) le mouvement. La caméra cinématique, technologie investie
d’un potentiel de création, d’expression, de documentation et de
recherche considérable, permet d’arroser un terreau imagéologique
extrêmement riche et varié. Une véritable « cinématologie »
― ou étude des productions audio-visuelles et de leurs
implications ― naît peu à peu, réfléchissant sur la pluralité
des avenues anthropiques qu’offre ce nouveau vecteur de l’épanchement
humain. De la « dromologie » (étude des impacts humains
de la vitesse et de l’accélération : Paul Virilio, 1984) à
la « médiologie » (étude des médias et des faits de
transmission : Régis Debray, 1991), tout le spectre des
transformations engendrées par la technique se voit scruter. Une
confusion va même jusqu’à régner au cœur du dualisme classique
de signifié/signifiant alors qu’une réalité « virtuelle »
objectivée par la technique se surimpose à la réalité « réelle »...
Or, parmi toutes les voix qui s’élèvent pour discuter de ces
bouleversements, rares sont celles qui adoptent un point de vue
d’ensemble, c’est-à-dire terrestre et cosmique. Peut-être
s’agit-il d’une réaction aux grands schémas explicatifs et
totalisants qui, dans le passé, conduisirent à de dangereuses
aberrations, souvent totalitaires et sanglantes ? (v.
FONDEMENTS pour
plus de raisons) À ce stade, l’ouverture d’une parenthèse s’impose. Toute
discussion qui se veut globale doit choisir une méthodologie ou un précédent
capable de la hisser à l’échelle à laquelle elle prétend.
D’emblée, il faut distinguer le « synthétisme » du
« syncrétisme ». Le Robert dit de la synthèse qu’elle est
« [3°] une opération intellectuelle par laquelle on rassemble
les éléments de connaissance concernant un objet de pensée en un
ensemble cohérent ». Du syncrétisme, il est dit qu’il
s’agit de l’« [2°] appréhension globale et indifférenciée
qui précède la perception et la pensée par objets nettement
distincts les uns aux autres. » Le syncrétisme se veut en
opposition à l’éclectisme, c’est-à-dire
cette doctrine qui prône l’« [1°] emprunt aux divers systèmes
les thèses les meilleures quand elles sont conciliables, plutôt que
d’édifier un système nouveau. » Puisque nous souhaitons
aborder l’anthropologie sous un angle planétaire sans sombrer dans
la banalité, il ne suffit plus de bricoler une explication holistique
de la réalité à l’aide de segments de systèmes pris ça et là.
Des raccordements éclectiques sont certes souhaitables et préférables
aux dérapages possibles d’un syncrétisme incritiqué. Mais des
synthèses obligées doivent émerger des transferts médiologiques
que permettent de réaliser des passerelles entre les disciplines
classiques (v. interdisciplinarité,
dans
FONDEMENTS). La synthèse
devient alors le résultat d’une fusion opérée entre au moins deux
domaines de la connaissance via des relations intrinsèques ; cette réunion
aboutit habituellement à la création d’une nouvelle connaissance
substantiellement plus riche que la somme d’une simple addition gnoséologique.
Le syncrétisme (ou la syncrétion) résulte par ailleurs d’une co-agrégation d’éléments
de connaissance réunis par des liens extrinsèques, indus. Aussi est-il bon de reconnaître que quatre ornières tendancieuses
peuvent biaiser l’articulation d’une anthropologie de la Terre. La
pensée discursive étant nécessairement elle-même représentation
du monde, elle ne peut complètement contourner ces écueils ; au
mieux, elle peut les démasquer et se ressouvenir de leur effet
perversement simplificateur. Ces chimères sont : 1. La hiérarchisation : cette propension prétendument unificatrice à toujours
ordonner des entités selon une échelle linéaire et graduée ; Il serait bien présomptueux de prétendre pouvoir enjamber ces
pierres d’achoppement de la raison. Affirmons fatalement que c’est
le lot de tout exercice intellectuel, ce qui ne devrait pas pour
autant empêcher la pensée de se déployer et de mûrir. Ici s’achève
cette digression. Les mots sont de fidèles ambassadeurs lorsqu’il s’agit de
construire un message et de le diffuser, à la condition bien sûr
qu’un consensus règne quant à leur définition. Soit. Il appert
pourtant que l’image ait un statut d’immédiateté plus grand
encore. Son pouvoir évocateur étant pour le moins énorme, tout
aussi énorme est son potentiel d’acquisition et de transmission.
Tant et si bien que la vue est devenue une sorte de grande métaphore
de la connaissance et des chemins qui y mène. C’est ce qui fait
dire à Grimshaw (2001) qu’une tendance à l’oculocentrisme (ocularcentrism) se
dessine dans le travail des anthropologues depuis la fin du XIXe siècle.
La représentation visuelle (d’un groupe culturel, d’idées, de
mythes, de la nature, de la transcendance, de la musique, des
origines, etc.) offre une mosaïque d’aspects, incrémentés les uns
aux autres en un tissu de sens qui est re-constitué par l’être qui
en fait l’expérience, de visu ou aidé d’une technologie de la représentation. Conséquemment, une anthropologie de la Terre ne peut faire l’économie
de la vision. À ce jour, l’œil et ses infinies captations offrent
le moyen le plus universellement adéquat de saisir les métabolismes
planétaires dans tout ce qu’ils ont de prégnant et de déterminant
pour l’humain. Ce même œil peut également percevoir les
transferts physiques, symboliques et technologiques qui s’opèrent
entre sapiens et la planète qu’il habite, transferts qui
cautionnent sa condition présente et qui orientent ses positions
futures. ANTHROPOLOGIE DE LA REPRÉSENTATION De nos jours, l’ethnologie est profondément secouée par une
vague de déconstructivisme épistémologique, lequel questionne,
sinon remet en cause sa légitimité et ses aspirations à la
connaissance. Ces déferlements agissent en lames de fond ; ils
remanient les façons de voir au sein même de la discipline. Ce
processus de déplétion apparente offre une formidable occasion de
remise au point, d’axiomatisation nouvelle. À force d’être déformés,
de nouveaux cadres plus larges viennent à se former. Aussi, depuis
qu’il est devenu proscrit de parler de progrès
à la suite d’un comparatisme ethnique historiquement inévitable,
l’ethnologie semble aux abois. La polémique soulevée par certains
cercles de pensée ébranle des assises longtemps crues d’airain.
Les uns parlent désormais de relativisme culturel ; les autres d’intersubjectivité. Des écluses sont
ouvertes et de nouvelles dimensions, plus sibyllines, deviennent étudiables.
Une chose insensée pour l’ethnologue classique du XIXe, souvent perçu
comme imbibé d’a priori et péremptoire plus souvent
qu’autrement. Et ainsi seront jugés les Modernes par les humains à
venir. Il ne serait toutefois pas faux de parler de progrès au sein même
de la discipline. Un changement d’attitude (faute d’un meilleur
mot) fait naître de nouvelles manières d’aborder le phénomène
humain. L’une d’elle est une anthropologie de la Terre, arrimée
à une anthropologie de l’espace. Un terrain d’ethnologie se réalise habituellement par la
cueillette de données au cours d’une période d’observation participante auprès d’un
groupe ethnique particulier. Au terme de ce séjour, diverses considérations
peuvent être décrites et interprétées à la lumière du vécu de l’ethnologue. La légitimité
d’une recherche et de l’analyse subséquente repose ainsi sur le
degré de « présentativité »
atteint, c’est-à-dire du réel tel qu’il est absolument
connaissable. Or, cette réalité du phénomène humain ne peut être
cerner qu’en la pensant immédiatement quelque part. Il vaut
que nous soulignions cette proximité de sapiens
à son milieu. La tâche de l’ethnologue consiste à re-présenter
le plus fidèlement possible ce rapport dans ce qu’il a de
typiquement humain. Mais où commence le milieu humain et où finit-il
? L’horizon physique visible en trace-t-il la limite ? Que faire de
ce que nous apprennent les quatre derniers siècles sur la nature et
le contexte de ce milieu ? Le géographe Augustin Berque oppose les
deux apophtegmes suivants pour illustrer cette distension entre monde
connu et monde vécu : « Et pourtant elle [la Terre] tourne »
Galilée (1633) ; « La Terre ne se meut pas. » Husserl
(1934). Car distension il semble bien y avoir entre la réalité
factuelle du monde physique galiléen et la réalité sensible du
monde phénoménal husserlien. Deux réalités ; un monde. Et, de
surcroît, une humanité composée de plus de six milliards d’êtres.
Peut-on concilier l’inconciliable ? Revenons, si vous le voulez bien, à cette anthropologie dont nous
disions qu’elle est en train de changer. Nous avons compris qu’un
terrain ethnologique n’est possible qu’auprès d’une culture en
particulier, jamais au sein de cette entité abstraite qu’est
l’humanité. Au mieux, un discours sur l’humanité ne pourrait
prendre forme qu’à l’aune de considérations d’abord ciblées
sur un groupe particulier. Ainsi, l’anthropologie ne trouve sa légitimité
que si elle s’appuie sur des données ethnologiques (préférablement
de premières mains), sans quoi elle est condamnée à une longue
glose détachée du sujet qu’elle prétend pouvoir connaître. On a
tenté à quelques reprises de ramener l’être humain universel
à quelques grands schèmes cardinaux qui organiseraient
structurellement ses manifestations. Mais faute d’un modèle idéal
avec lequel comparer, ces tentatives ne semblent pas avoir été tout
à fait concluantes. Il faudra attendre qu’un improbable contact
extraterrestre advienne pour qu’un regard authentiquement extérieur
puisse se poser sur l’humanité. Une anthropologie réflexive
n’est donc possible qu’à demi, dans la mesure où elle peut
s’appliquer à comprendre cette condition proprement humaine
qu’est sa géographicité. Or, l’humain vit dans le monde husserlien tandis que l’humanité
appartient à une réalité galiléenne, ne serait-ce par sa répartition
globalement sphérique. Une anthropologie de la Terre est-elle donc nécessairement
aporétique ? Que peut-on dire de l’humanité en tant qu’elle est
foncièrement Terrienne ? |
L'astronaute Jim Voss en train de consulter un atlas de la station spatiale. Image : NASA ISS002 - spaceflight.nasa.gov |
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